Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Blog des EMBÊTÉS

DE TAHAR HADDAD A LA CONSTRUCTION DE LA LATÉRALITÉ CITOYENNE : GRACE AU FÉMINISME CITOYEN. par Moncef Bouchrara

DE TAHAR HADDAD A LA CONSTRUCTION DE LA LATÉRALITÉ CITOYENNE : GRACE AU FÉMINISME CITOYEN. par Moncef Bouchrara

Ce qui est en jeu avec les actions citoyennes initiées par les fondateurs du Groupe Citoyen « On a été embêté pour vous », sur les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement le nettoyage des rues, que prennent en charge les citoyens. Ce n’est pas seulement, non plus, un acte de dissidence vis à vis de l’administration sur l’espace public, suite à un ras le bol absolu et définitif. Ce n’est pas seulement une dé-crédibilisation de l'image de toute puissance de cette même administration publique et de tout ce qui est officiel dans la tête des tunisiens. Cette image de puissance absolue de l’administration publique aux yeux de laquelle les Tunisiens sont assimilables à des "veaux" qu’il faut guider, nourrir, diriger, faire rentrer dans les rangs, gérer comme un « troupeau », etc…Ce sont deux autres enjeux qui nous semblent bien plus importants.


LE PREMIER VRAI ENJEU DES ACTIONS CITOYENNES lancées à travers la page Facebook du Groupe Citoyen est une méthode d'émancipation des individus, une émancipation par self-empowerment. C’est un enjeu fondamental d’apprentissage de sa propre liberté. Une façon d’attester de sa capacité à refuser, à ne pas accepter ce qui semble irrémédiable et plus fort que soi.

Les tunisiens sont réputés être un peuple. Ils le savent, car Ils ont éprouvé à plusieurs reprises le sentiment d’être tous d’accord dans l’histoire moderne. Tous les historiens rappellent par exemple, que lors du rapatriement de la dépouille de Moncef Bey en septembre 1948 et de son inhumation au cimetière du Djellaz, plus d’un million de personnes, sur une population totale de 3 millions, ont suivi le cortège dans la tristesse la plus partagée, Idem, lors du retour de Bourguiba, le 1ier juin 1955, où encore plus de personnes l’ont acclamé. Plus près de nous l’assassinat du Député Chokri Belaïd a fait se souder à nouveau, une majorité contre la violence politique.

Ce sont ces moments d’émotions partagées par tous, joies et tristesses, qui créent le sentiment de constituer un véritable corps collectif. Ce sont ces moments qui, en définitive, dominent la mémoire longue et collective. Ce sont ces moments qui construisent le mythe et la légende des peuples et des communautés de destin. Quelque chose qui se transmet et qui dépasse la raison.

LE DEUXIEME ENJEU IMPORTANT de "On a été embêté pour vous" c’est la redécouverte du « corps collectif tunisien» et de l’organisation sociale de la latéralité. C'est cela même l'extraordinaire et inattendu phénomène qui s'est produit le 30 Août 2015 lors du premier mouvement national de nettoyage des rues, et qui est le sentiment d'avoir revécu la latéralité entre voisins et entre tous les tunisiens.

Rappelons-nous ! Le même phénomène a eu lieu aussi dès le 15 janvier 2011 et pendant les semaines qui ont suivi cette date. Pendant des semaines, la police était absente en Tunisie, et pourtant, tout le monde s’arrêtait aux feux rouges. Et malgré, les tentatives des tenants de l’ancien régime pour semer le chaos la nuit, toute la population s’était spontanément organisée pour veiller ensemble chaque soir, dans chaque quartier. Beaucoup de citoyens se sont exprimés, entre autres par des interviews dans YouTube, pour dire comment le lundi 17 janvier 2011 au matin, les tunisiens ont décidé d'aller tous au travail, et comment les bus sont sortis des dépôts pour permettre la continuité de la vie civile, et quelle ambiance de respect mutuel et de civisme a caractérisé ces semaines après la révolution alors que le pays était sans direction exécutive. Tout cela s’est fait sans aucune consigne venue d’en haut.

On ne finirait pas de multiplier ces exemples d’intelligence et de créativité collective que les tunisiens ont démontré dans leur ensemble, pendant des mois, en l’absence de ce que l’on appelle l’Etat officiel. Et toute cette intelligence collective s’est déployée sans chef, sans contrainte, sans violence civile, dans la complicité de tous, par les échanges de regard, de sourires, par le désir de chacun d’apporter le meilleur de lui-même à un instant historique appartenant à toutes et à tous.

La réédition de ce phénomène collectif d’auto-gestion, de partage, de respect, d’émotion, a été obtenue grâce à la formule organisationnelle des actions du groupe citoyen, qui fait que si vous remplissez le formulaire de participation proposé, vous découvrez les gens de votre voisinage qui vont s'y mettre aussi et avec lesquels vous devez vous coordonner. Derrière ce modèle d’organisation de la connexion au plus près entre les habitants, il y a autre chose qui se joue et qui s’expérimente. Il y a là surtout un moment vécu de rencontre avec les autres proches et voisins qui sont dans le même état d'esprit. Ainsi ce genre d’organisation des actions citoyennes, crée une latéralité et une forme d'unité entre les tunisiens, de proche en proche sans avoir eu besoin de passer par tout un processus traditionnel d’organisation centralisée et de construction de leadership hiérarchisé.

C’est cette latéralité qui construit le sentiment d’appartenance à un corps collectif. C'est cela dont il faut être conscient et dont il faut rendre conscientes beaucoup de personnes qui s'ennuient, j'en suis sûr, de ne pas s'engager dans une grande aventure de transformation de la société tunisienne.

Une transformation aux multiples facettes : en apparence culturelle, des mentalités, mais aussi une transformation « politique » profonde, des rapports de pouvoir entre dominants et dominés. Le Tunisien ne supporte plus ses soi-disant élites, dont les mass medias font des sortes de héros et de prépondérants à regarder et à écouter. Depuis 30 ans, j’affirme qu'il y a une voie passante alternative pour la Tunisie, qui est celle de la mobilisation de l'intelligence collective et de la créativité de ses habitants, à la condition qu'ils en prennent conscience.

Comment peut-on être aussi conscient de toute cette intelligence collective qui a été l’œuvre de tous et qui s'est révélée aux yeux de tous et ne pas s'engager à la valoriser et la faire prospérer. ? Comment les tunisiens peuvent-ils ignorer autant leur compétence collective, leurs véritables capacités ?

Saurons-nous "ACCOUCHER DE LA SOCIÉTÉ DES DIX MILLIONS DE HÉROS ? 10 MILLIONS D’ENTREPRENEURS SOCIAUX ?

Chères Tunisiennes, chacune de vous porte à bout de bras, (certaines sans le savoir, parce que vous le faites quasi-naturellement), cette entreprise sociale et culturelle. Cette grande et Singulière Histoire. Je m’adresse à vous, les Neziha, Racha, Monia, Atf, Hanen, Raya, Emna, Cyrine, Bouchra, Akila, Afifa, Henda, Mouna, et tant d’autres qui œuvrent dans la discrétion, dans le désintéressement. Toutes celles qui ont osé défier leur propre statut social et leur propre peur pour agir, pour dire aux autres tunisiennes et à tous les tunisiens : « Prenons notre destin et celui de notre pays en main. Personne ne le fera à notre place ».

Je m’adresse à vous, toutes les Tunisiennes : Vous n’êtes pas que des mères biologiques, Vous êtes aussi des mères symboliques. Voudrez-vous être les mères de la nouvelle et future société tunisienne de 10 millions de citoyens ? Être citoyen tunisien, ce n’est pas seulement disposer d’un passeport tunisien, nous le savons tous, aujourd’hui. Porterez-vous le désir d'accouchement non seulement de cette vision sociétale, mais carrément le désir d'accouchement de la future identité tunisienne dans l'Histoire.

En un mot, voudrez-vous être les filles symboliques de Tahar Haddad ? Un homme qui n'a pas eu d'enfants biologiques, mais qui a gardé l'espoir jusqu'au bout d'avoir des filles symboliques. Vous avez tout ce qu'il faut entre vos mains aujourd'hui. Ce que Tahar Haddad n'a pas eu, ce que Bourguiba n'a pas eu, vous pouvez l’avoir. Vous êtes à la génération charnière, capable pour poursuivre l'aventure historique de la Tunisianité.

« Que le bien croisse dans le monde tient, pour une grande part à des actes dépourvus de toute intention historique et donc à des individus que nous ne savons pas reconnaître comme héros. Et que les choses ne soient pas aussi mauvaises pour vous et pour moi qu’elles auraient pu être, est dû pour beaucoup, à tous ceux qui ont mené fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que personne ne visite.»

George Eliot, Middlemarch


Moncef Bouchrara, 20 decembre 2015

@copyright 2015. Le Journal d'un Groupe Citoyen Tunisien.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article